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Quels voyages pour un voyage

IMPRESSIONS DE MISSION NOVEMBRE 2017

Sous l’aile apparaissent les contournements boueux d’un fleuve, et une plaine inondée. L’eau déjà partout m’éblouit ! Une immense lac au centre du pays, soit se vide vers le Mékong, soit se remplit lors de la mousson par une inversion des flots d’un bras remontant de PHNOM PENH: rareté extraordinaire qui distribue ici la Vie. C’est la fête des Eaux le premier soir sur les quais noirs de monde. Les pleines eaux de la « petite mer », cette étale, que ces Hommes heureux étirent pendant 3 jours avant la renverse du flux. Un solstice non pas solaire mais liquidien. Une flotte de longues pirogues colorées, menées par tant bras solidaires, courent et paradent devant la foule et les bruits permanents de la ville.

Le lendemain, les voyages pouvaient commencer: je dis « les » car il y en a plusieurs qui se révèleront progressivement. Je souhaitais depuis des années partir, exercer en mission, avec simplement mes seules mains, mon coeur et mon sac; j’attendais l’occasion qui fait le larron. DOCOSTEOCAM est une ONG bien étrange qui ne fait pas les choses tout à fait comme les autres; et c’est une merveilleuse qualité. Le Dr Patrick JOUHAUD conçoit, avec sa généreuse équipe, un ballet où entrent en jeu des soutiens concomitants:

  • – évident pour les enfants du Cambodge
  • – pour le développement de ce pays magnifique
  • – pour ces foyers, dispensaires, structures d’accueil d’éducation et de soins
  • – pour et entre cette équipe nomade
  • – pour chacun personnellement
  • – pour enfin l’Ostéopathie, son développement et sa transmission

SHADE FOR CHILDRENS : dans le sud, des enfants rieurs marchent en file indienne vers le foyer rural, à travers les verts somptueux des rizières. « Les jeunes pousses » arrivent ! Plus tard, j’aperçois un petit Cassius Clay, des biceps plein les manches, qui tapait tôt le matin dans un sac de sable pendu à un arbre de la cour.
Il me choisit, s’approche en silence, vient me saluer, puis s’allonge sur une table d’école. Sous l’ombre du préau, la vue s’étend vers les champs si calmes, un souffle d’air dévoilant un drapeau, une colline joliment boisée, puis revient vers sa respiration. Le môme bagarreur s’est maintenant endormi, ouvert « sans haine, sans arme, et sans violence ».
Au début après le « travail », je notais dans chaque carnet de santé des enfants: traitement ostéopathique. Puis j’ai hésité ensuite avant d’écrire : soin ostéopathique. En regardant dormir cet formidable enfant, j’ai enfin lentement noté : soins ostéopathiques.

A bord du bus, notre refuge ambulant, le long de la route cahotante, tout défile avec l’errance de mon regard qui imprime ces flots de visions : la plaine inondée de lumière, la petite mer aux villages flottants, les toits des pagodes au sommet des collines, cette immense jeunesse si insouciante sur deux roues, des visages d’enfants souriants partout, les hamacs habités de bras pendants sous les maisons, l’entrée si bruyante des villages, la couleur de cette Terre inoubliable,
et la sourde absence des hommes d’un certain âge…

GOLDEN SILK, la soie d’or : Une cour de terre rouge entre les ateliers, quelques bancs au soleil où attendent les familles d’ouvrières et de paysans. Une femme âgée aux cheveux rasés avance sous le préau métallique. Son nom sur un papier, une date de naissance incertaine, le silence sur ce visage cuivré au corps tendu comme du teck. Je suis fiévreux depuis quelques jours, sans force, immobile sous cette lourde humidité. Le soleil repousse l’ombre de l’abri et approche de la
table. L’acceptation du toucher, écouter, donner, recevoir. Sous l’attente manuelle, sans un mot, enfin les fibres de son bois s’hydratent sous son regard tranquille. Ensuite debout, nous nous saluons à la Khmer, s’inclinant l’un vers l’autre en joignant les mains devant le coeur: « l’Être qui est en moi salue l’Etre qui est en toi ».
Puis elle glisse lentement vers les bâtiments, avec cette grâce immuable des femmes qui constamment protègent la Vie, afin de tisser toujours son chef d’œuvre de soie. Cette noble allure en ces habits anciens, que « j’ai déjà vu, et dont je me souviens… » dit Gérard de NERVAL.

KEP, le marché au bord du golfe de Thaïlande; entre les passages des multiples étales de poivre délicieux, des travailleurs de l’ombre le long des murs noircis, s’activent dans la fumée, près des fours de crevettes et de crabes. Enfin une sortie vers la lumière bleue; des femmes encore elles, chapeautées, et de l’eau jusqu’à la taille, rassemblent les casiers flottants vers des quais. J’ai nagé dans ces flots chauds au dessus de fonds si vides au large d’une plage, où les familles réunies ce dimanche, suspendues dans leurs hamacs, portent vers leurs bouches relâchées des pailles et des brochettes.

PICNIC RESSORT : Drôle de Jour, curieuse ambiance. Des enfants criants comme des nuées d’hirondelles louvoient devant l’entrée de la salle de soins. Des fratries se protègent en surveillant lors du traitement, leur frère ou sœur allongés. Des oies cacardent bruyamment dans les jardins. Ne pas trop bouger, et attendre, sans efrayer, sous les ventilateurs. Derrière dans l’allée, les bennes des camions remplies d’enfants soignés ramènent chez eux les graines de demain. Plus tard à BATTABANG, des pick-up 4X4, ne transporteront plus de mitrailleuses, comme si souvent hélas, mais des êtres détendus, agitant leurs bras d’espoir.

Etrange Ostéopathie sans paroles, où le toucher primordial devient évident à tout âges de la vie. Cette communication par la peau, parfois m’emporte dans l’horreur de nos remous, parfois se pose comme un oiseau au chant espéré. « Et si l’oiseau chante c’est bon signe » prévient depuis longtemps PREVERT. Alors à chaque fois, chaque jour, en chaque lieu, nous reprenons, avec les compagnons à coté, les fines contemplations d’approches ornithologiques de ces oiseaux fragiles et mutiques, mais si précieux et magnifiques.
En cette ancienne Indochine si troublée, en cet Orient si dynamique, l’essence de notre Art réapparait : Ce lent et majestueux équilibre des tensions réciproques, qui anime sainement les Hommes, et que je redécouvre ici autrement, simplement, partout dans l’irrigation des eaux, dans l’intense effort humain, et dans ces sourires enfantins.

Cette épopée nomade sur les routes, et solidaire dans les salles de classe redécouvre aussi la vie commune de troupe itinérante, avec ma compagne, et autour des amis : les très anciens, les anciens, et les nouveaux. « Les Amis, ce sont ceux qui vous connaissent bien, et qui vous aiment quand même. » dit malicieusement une citation adaptée; et réciproquement.

La grandeur de ce périple engagé s’est manifestée aussi en le quittant, dans cette carlingue au dessus du vert nourricier des rizières, entourant cet lac immense aux deux flux. Depuis le retour en cette Europe froide et pléthorique, un fruit asiatique a muri : un calme. Il y avait avant une terreur, semblable à celle de cette mère et son enfant inséparable, et que j’avais donc soignés ensemble; cette terreur de ma petite enfance passée dans un autre pays en guerre, lors d’un autre
temps, s’était sans doute drainée là-bas, en ces eaux, vers les méandres du delta du Mékong.

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